Les racines d’ ABADIE, de Sarrancolin
(communication de Michel Sauvée lors de la journée de l’Association Guillaume Mauran,
le 4 mai 2002 à Sarrancolin)

Il y a près de 150 ans, en 1856, était publié à Paris, un ouvrage de présentation du département sous la plume d’ABADIE, de Sarrancolin. Intitulé “ Les Hautes Pyrénées au temps de Napoléon III” avec, pour sous-titre, “Indicateur des Hautes Pyrénées”, illustré d’une quinzaine de cartes, il constitue, encore aujourd’hui, un cliché utile de cette période pour les chercheurs et les curieux. Au point que le conseil d’administration de l’Association Guillaume Mauran en a décidé la réimpression, parue en 1999.

 

Je ne reprendrai pas l’introduction de cet ouvrage, fort documentée, (due à Jean-François LE NAIL), qui retrace l’activité boulimique, entreprenante et touche à tout, comme lithographe, rédacteur, éditeur, lancé aussi dans la fabrication du papier à cigarette, de votre compatriote, mais vous livrerai quelques pistes inédites sur l’ascendance et les alliances de celui qui, à défaut d’un nom de maison accolé au sien selon la coutume pyrénéenne, prétendait ou presque, être de Sarrancolin.

 

Joseph Bertrand ABADIE est né le 04.08.1824 à Sarrancolin. Il est le fils, pour le moins aîné, de Michel Laurent ABADIE, garçon papetier, installé à Sarrancolin en 1820, et de Brigitte RUMEAU, unis l’année précédente à Sarrancolin (1), mariage précédé d’un contrat en bonne et due forme, conclu devant Maître GUIZERIX, notaire d’Arreau (2).

 

Michel Laurent ABADIE se constitue ses droits, tandis que sa future épouse est dotée, à part égales par ses parents, d’une dot de 800 francs, somme relativement modeste à laquelle s’ajoutent les “dotalisses”. Les conjoints optent pour un régime dotal et déclarent avoir l’intention d’employer cette somme en acquisition d’un immeuble ou autrement. Il n’a pas été recherché l’emploi de cette somme, vraisemblablement consacrée au développement de leur entreprise à venir.
Si Brigitte, son épouse et mère de Joseph Bertrand, de la “maison Rochelieu”, âgée de 21 ans (3) à son mariage, est authentiquement issue de familles de Sarrancolin, bien que son grand père maternel soit “sorti” de Rebouc, elle est fille de cordonnier et petite fille d’un maître menuisier.
Michel Laurent est né à Mazères de Salat en 1802,(4) en Haute Garonne, près de Saint Martory, d’un père également papetier à Mazères. Les témoins à sa naissance sont deux papetiers : Jean Atané et Jean Court.
L’activité de la papeterie à Mazères est ancienne puisqu’un document des archives de Malte évoque la prise d’eau des moulins et usine dans les années 1690. Au reste, il a été retrouvé, aux archives de la Haute Garonne, une marque de fabrique de “papier vanant fait par Jean Court au moulin de Maseres en Languedoc”. Ornée d’une couronne et d’une fleur de lys, elle est assurément antérieure à la Révolution.
Le père de Michel Laurent, Joseph ABADIE, s’est marié à Mazères de Salat, à l’âge de 29 ans, l’année précédente, avec une jeune fille de Mazères, Marguerite BONNEMAISON, âgée de 25 ans, fille de Michel et de Marie PAGES. Et leur acte de mariage du 19 nivôse an IX (09.01.1800) nous apprend qu’il était natif de St Girons, fils de Laurent ABADIE et de Catherine PEGUILHAN.(5)
Si nous avons changé de vallée, celle d’Aure à Sarrancolin, pour celle du Salat, nous en remontons ainsi le cours, de Mazères à Saint Girons, et il n’est pas inutile d’indiquer qu’un document daté de 1657 fait état de l’existence d’une papeterie au confluent du Lez et du Salat, au coeur même de l’actuelle ville de Saint Girons.(6)
LABOULINIERE, dans son “Annuaire statistique du département des Hautes Pyrénées”, paru en 1807, mentionne, entre autres, l’existence des moulins de Beyrède, proche d’ici, et de Sarrancolin, indiquant que ce dernier a été construit vers 1750 par un nommé GALEIN, “ouvrier papetier d’une grande intelligence et fort entreprenant”(7). A son décès, le moulin fut donné à ferme à Monsieur COURT.
Et j’ai la conviction, au stade de mes recherches, que l’implantation de l’industrie de la papeterie à Sarrancolin, plus tardive que dans le saint gironnais, est due à des hommes de cette région. On y trouve les mêmes noms et les mêmes provenances par les sondages opérés sur les registres paroissiaux de votre cité.(8)
C’est ainsi qu’on note en 1758, le mariage du Sieur Pierre GALIN, originaire de Mazères, dans le Couserans, à Sarrancolin depuis huit ans, avec Jeanne Marie TOUJAN, en 1777, le mariage d’un autre GALEY, prénommé François, natif de Saint Girons et, enfin, en 1772, le baptême de Joseph COURT, fils de Pierre, maître papetier, et de Rose FERRE. Le parrain de l’enfant n’est autre que Pierre GALIN, qualifié, cette fois, de bourgeois.
Il faudra attendre 1784, l’espace d’une bonne génération, pour relever le mariage d’un ouvrier papetier de Sarrancolin, Jean-Pierre ESTRADE
Et dans cette industrie, ils ouvriront la voie, effectivement, à ces dynasties familiales locales de la production papetière, les ESTRADE, les VIDAILHET Capdau et les RUMEAU Rochelieu,(9) par exemple, ces deux derniers patronymes qui figurent dans l’ascendance maternelle de Joseph Bertrand, notre ABADIE, de Sarrancolin.
Mais les horizons de Joseph Bertrand ABADIE, tout comme ses futures activités vont se diversifier.
Il semble que dès 1844, à l’âge de 20 ans, il soit à Tarbes, avec ses parents, où l’un de ses oncles, Jean-Pierre ABADIE, va exercer comme cartonnier. En janvier 1846, il est à Toulouse et réside à deux pas du Capitole avec une jeune compagne tarbaise, Philippe MAGNOAC qui lui donne un fils prénommé Jean Paul Philippe Michel Egbert.(10) Il y apprend ou perfectionne le métier de lithographe, ainsi qu’il y est mentionné sur l’acte de naissance de l’enfant, dont Jean GORSE, lithographe, sert de témoin à la déclaration.
Il revient à Tarbes, avec Philippe, pour convoler en justes noces le 31 juillet 1849. Joseph - Bertrand déclare être, cette fois, imprimeur - lithographe. Ses parents sont désormais à Paris, le père dans la même activité. Ils ne se déplaceront pas pour le mariage, célébré sans contrat, mais établiront leur consentement par acte notarié (11). L’oncle Jean-Pierre est au rang des témoins.
Après Jean Paul, l’aîné, naîtra à Tarbes, 14 rue des Grands Fossés (l’actuelle rue Maréchal Foch) dans la maison Calestrémé, le 21 avril 1855, un second fils, Joseph Michel, ainsi qu’une soeur jumelle, Michelle Joséphine.
3 Philippe MAGNOAC, l’épouse, est née le 6 août 1825, dans la maison Marcassus, Place Marcadieu (12) où résidaient déjà ses grands parents maternels, les CASTERA, non loin de ses grands parents paternels les MAIGNOUAC, au Foirail (ou MAGNOAC selon les diverses graphies rencontrées), quartier de la petite industrie tarbaise, à proximité du lieu du marché de toujours, déjà évoqué en 1604 par Guillaume MAURAN “le Marcadieu où sont les grands marchés le jeudi” et de nos jours cela n’a pas changé.
Elle avait un père tanneur, un oncle maternel maréchal-ferrant, un grand père paternel, natif du Gers, commerçant à son mariage en 1796 et roulier à son décès rue du Foirail, un grand oncle maternel également tanneur, beau-frère, celui là, d’un horloger. Il n’est point à l’horizon de cette quatrième génération, de travailleurs de la campagne.
Voilà rapidement brossées les origines et alliances d’ ABADIE de Sarrancolin, sa filiation sur au moins trois à quatre générations dans la production de la pâte à papier, de St Girons à Paris, via Mazères, Sarrancolin, Tarbes Toulouse et Paris.
L’évolution sociale est certaine. Les fils de Joseph Bertrand la prolongeront sous d’autres cieux.
J’ai bien conscience que ce modeste coup d’éclairage nécessiterait encore bien des recherches, tant sur ces ABADIE que sur l’industrie qui vit le jour à Sarrancolin il y a 250ans.
Puis je y avoir, pour le moins, apporté ma contribution.

NOTES ANNEXES

 

(avec l’aimable collaboration de Gérard BONNEHON, membre de genhp65, pour les recherches effectuées aux Archives Départementales de la Haute-Garonne)

 

(1) - Etat-civil de Sarrancolin - 5Mi 153/ADHP
Mariage, le 17.05.1823, de Michel Laurens Abbadie, garçon papetier, né à Mazères, canton de St Laurent du Salat, domicilié à Sarrancolin depuis 3 ans, fils de Joseph Abbadie, garçon papetier, et de Marguerite Bonnemaison, décédée. (le consentement du père a été reçu par Me Guizerix, notaire à Sarrancolin le 8 janvier 1823, document non conservé), et Brigitte Rumeau, 21 ans, brassière, domiciliée à Sarrancolin, fille de François Rumeau, cordonnier, et de Bertrande Latour, de Sarrancolin. Les témoins sont ni parents ni alliés.

 

(2) - Acte n° 30, en date du 11 avril 1823 par devant Me Jean Jacques Blaise Guizerix, notaire royal à Arreau
Michel Laurent Abbadie, ouvrier papetier, domicilié à Sarrancolin, et Brigitte Rumeau, ménagère à Sarrancolin, fille de François et de Bertrande Latour, assistée de ses parents, de Jean Rumeau, son frère et de Maurice Latour, son oncle paternel.

 

(3) - Brigitte Rumeau Rochelieu est née à Sarrancolin le 19 messidor an X, fille de François et de Bertrande Latour. Le mariage de ses parents a été célébré le 17 ventôse an VI à Sarrancolin : François Rumeau, cordonnier, 24 ans, fils de Jean et de Françoise Vidailhet, de Sarrancolin, et Bertrande Latour, fille d’Antoine (Ambroise) et Catherine Barbé, de Sarrancolin

 

(4) - Etat-civil de Mazères de Salat
Naissance le 25 pluviose an X, de Michel Laurent Abadie, fils de Joseph Abadie et Marguerite Bonnemaison. Témoins, Jean Atané et Jean Court, papetiers, Germain Court étant maire.

 

(5) - Etat-civil de Mazères du Salat
Mariage le 19 nivôse an IX, de Joseph Abadie, 29 nas, né à Saint-Girons (Ariège), papetier, fils de Laurent Abadie et de Catherine Péguilhan et Marguerite Bonnemaison, 27 ans, née à Mazères le 5 avril 1774, fille de Michel Bonnemaison et Marie Pagès. Témoins : Joseph Azéma, charpentier, Jacques Atané, tailleur de pierres à Roquefort, Martin Turbide, scieur de long, Barthelémy Tarride, charpentier, Germain Court étant maire.

 

(6) - A noter que, plus tardivement, vers 1780, sont recensées dans le saint gironnais, les papeteries suivantes : à Saint Girons, Foch (7 ouvriers, 400 quintaux), Frèche (5 ouvriers), à St Lizier, Méritens (7 ouvriers, 364 quintaux), à Lorp (5 ouvriers). (source : Les papeteries en pays de Foix sous l’ancien régime, de Marie Thérèse Blanc-Rouquette, in Actes du XXXème congrès d’études régionales, juin 1975).

 

(7) - Laffitte Reprints, Marseille 1980, page 387.

 

(8) - Registres paroissiaux de Sarrancolin (ADHP) .

1 - Relevés sommaires d’actes de mariages de papetiers:
- octobre 1758, Pierre GALIN, négociant 34 ans, fils de feu Jean et de Françoise Dorgen, de Maséres en Couserans, à Sarrancolin depuis huit ans, et Jeanne Marie Toujan
- 27.06.1774 - Jean Bernard Saint Martin, de Mazères, à Sarrancolin depuis deux ans, et Bertrande Ferré.
- 03.05.1777 - François Galey, fils de feu Pierre et de Jeanne Vives, de Saint Girons, à Sarrancolin depuis 4 ans
- 11.01.1779 - Joseph Lazerges, de Luzenac, avec Hélene Gleize
- 23.02.1784 - Guillaume Galey, fils d’Arnaud et Jeanne Méda, de St Girons, habitant Beyrède, et Catherine Mote

 

2 - Relevés sommaires d’actes de baptême :

- 02.02.1772, Joseph Court, fils de Pierre, maître papetier, et de Rose Ferré, p et m : Pierre Galyn et Hélene Gleize
- 13.03.1786 - Pierre Court, fils de Louis, négociant, et de Marie Jeanne Graciette, p et m : Pierre Court et Rose Ferré

II
(9) On peut citer, notamment, mariés sous la Révolution, les ouvriers papetiers :
en l’an VII, Jacques Vidailhet, 22 ans, fils de Pierre et Marguerite Guériet, et Françoise Rieu
en l’an VII, Joseph Estrade, fils de Jacques, et Marie Gentillet
en l’an VIII, Ebons Estrade, fils de Laurent et Marie Jeanne Vivant, et Etienne Toulouse
D’autre part, sur la matrice cadastrale de Sarrancolin en 1833, Robert Vié a relevé 15 papetiers propriétaires, dont Jean Estrade Grabieu, Jean Estrade, Louis Estrade, fabricant de papier, (un moulin et d’une papeterie), Guillaume Galey, fabricant de papier (une papeterie), Jean Baptiste Rieux et Guillaume Rumeau Rochelieu
Apparenté à Brigitte Rumeau, mère de Joseph-Bertrand Abadie, Guillaume Rumeau Rochelieu, né le 26.04.1807 à Sarrancolin et fils de Pierre et de Brigitte Olive, s’est marié le 29.10.1832 à Anne Castéran, native d’Ilhet.

 

(10) Etat-civil de Toulouse
Naissance le 21 octobre 1846, de Jean Paul Philippe Michel Egbert Abadie, fils de Joseph Bertrand, lithographe, demeurant rue St Rome, et de Désirée Philippe Magnouac. Sont témoins, Jean Gorse, lithographe, et Théodore Dorgueil, confiseur.

(11) Etat-civil de Tarbes
Mariage le 31 juillet 1849 de Joseph Bertrand Abadie, imprimeur lithographe, 24 ans accomplis, né à Sarrancolin, fils de Michel Abadie, imprimeur lithographe, et de Brigitte Rumeau, son épouse, domiciliés à Paris, absents mais consentants par acte notarié de Me de Madre et son collègue, notaires à Paris, en date du 24 mai 1849, et Philippe Magnouac, 23 ans, née à Tarbes le 6 août 1825, fille de Jean Magnouac, tannuer, et de Marie Castéra, domiciliés à Tarbes (il est demandé rectification de l’orthographe, celui-ci étant Magnoac). Après qu’ils aient été unis, ils déclarent et reconnaissent Jean Paul Philippe Michel Egbert, avant la signature des témoins : Pierre Abadie, oncle paternel de l’époux, cartonnier, 38 ans, Jean Montaut, platrier, 40 ans, Lucien Lacaze, précepteur, 32 ans, et Jean Rumeau, cordonnier, 40 ans, tous domiciliés à Tarbes.

 

(12) Etat-civil de Tarbes
Mariage le 6 juin 1825, de Jean Magnoac, tanneur, né à Tarbes le 13 germinal an VII, (rue du Commerce) fils de Louis, décédé le 8 janvier 1823 à Tarbes, et de Catherine Duplaa, décédée le 25 août 1811à Tarbes, et Marie Castéra, née à Tarbes le 11 nivôse an XI, fille de Léon, décédé le 13.janvier 1809 à Tarbes, et de Bertrande Buron, tous domiciliés à Tarbes, en présence de Guillaume Barrau, (en réalité Buron) tanneur, oncle de l’épouse, 54 ans, Jean Castéra, boulanger, 36 ans, Dominique Lacrampe, marchand 42 ans, et de Léon Larroque fils, charcutier 23 ans.

Parents de Jean Magnoac
Mariage le 19 vendémiaire an IV, de Jean Louis Maignouac, commerçant, fils de feux Michel et Bernarde Tropes, né le 6 novembre 1765 à Espaon, district de Lombez (Gers), et Catherine Duplaa, née le 12 novembre 1762 à Pau ( Pyrénées-Atlantiques), fille de feux Jean Duplaa et Jeanne Loustalet, veuve en premières noces de Jean Galtier.
Parents de Marie Castéra
Mariage le 14 février 1792, de Jean Castéra, horloger, de la paroisse St Jean, fils de Raymond, maréchal ferrant, et de Marie Cazenave, et Bertrande Buron, de la même paroisse, fille de Jean (originaire de Bordères Echez) et de Marie Guichard.