Commune d'Aragnouet
Canton de Vielle-Aure,
département des Hautes-Pyrénées
La commune d'Aragnouet est située dans
la partie supérieure de la belle et fertile vallée d'Aure,
au pied du grand rempart des Pyrénées qui la limite
du côté de l'Espagne, bornée à l'Ouest
par la crête des Aiguillons, du Cambiel, du pic Méchant
dont les contreforts séparent le territoire communal en deux
parties; au Nord par le superbe pic de Rouges dont la crête
se relève et se déprime tour à tour, et à
l'Est par le territoire de Cadeilhan-Trachère et de Tramesaygues.
Elle a une superficie de 9604 hectares 50 ares, dont 7966 hectares
93 en montagnes et forêts; elle est à 10 kilomètres
de Vielle-Aure, chef-lieu de canton, à 55 kilomètres
de Bagnères, chef-lieu d'arrondissement et à 64 kilomètres
de Tarbes, chef-lieu du département.
La commune d'Aragnouet est une de celles où
la nature a été prodigue de richesses minéralogiques
et botaniques : le peintre et le naturaliste trouvent à chaque
pas de quoi exercer leur sagacité; il en est d'ailleurs peu
qui offrent un aspect plus majestueux. Les montagnes fournirent au
premier de quoi faire de beaux tableaux; les carrières, les
mines, les végétaux fournirent au second d'immenses
collections qui le dédommageront amplement de ses fatigues.
Son territoire est tout à fait dans la
région montagneuse et de tous côtés se dressent
des montagnes qui semblent se perdre dans les nues. Ce sont des masses
tantôt granitiques, tantôt calcaires, tantôt schisteuses
sur le versant méridional par de magnifiques forêts,
particulièrement celle du plateau de la Caou qui est une des
plus belles des Pyrénées et où l'on remarque
les traces de l'avalanche de 1846 qui emporta plus de 15000 arbres,
en face du village d'Aragnouet; vers ce côté se projettent
une suite de vallons latéraux, encaissés entre de hautes
montagnes et dont chacun aboutit à un passage à travers
la frontière. Ces passages sont de simples échancrures
de la crête, neigeux 9 mois sur 12, souvent perdus dans les
nuages, ne peuvent être franchis que par les piétons,
tels sont ceux du Moudang, où il est question de faire passer
la grande route internationale de Saux, ou port de Bielsa, praticable
quelquefois l'hiver, et un peu plus loin débouche la vallée
d'Agela, gorge longue et facile, aboutissant au col de Barroude, à
une demi-heure du précédent.
Plus à l'Ouest est le village du Plan qui semble perdu au milieu
des montagnes, on remonte le bassin du Badet dont la verdoyante pelouse
contraste singulièrement avec la muraille noire du pic Méchant
qui porte si bien son nom, et, on arrive enfin au col du Cambiel qui
conduit à Gèdre; plus au midi, on trouve le col des
Aiguillons qui va à la chapelle de Héas où affluent
de nombreux pèlerins vers le 15 août et le 8 septembre.
Le versant septentrional est dénudé et ridé par
les avalanches, surtout dans la sombre et étroite gorge de
Couplan qui conduit aux pentes orientales de Néouvielle et
du Pic-Long, renfermant un dédale de pics aigus, de murailles
neigeuses, de glaciers, de cascades, de grands lacs qui en font un
des plus beaux centres d'excursions des Pyrénées.
C'est dans cette région que prend sa
source la neste, affluent de la Garonne, venue des glaciers de Néouvielle,
purifiée pendant sa descente par des repos successifs dans
une suite de grands lacs sans pareils dans la chaîne des Pyrénées.
Rien de plus beau que les nappes lumineuses d'Obert et d'Aumar où
se reflètent des rochers mamelonnés couverts de pins
qui font penser aux régions septentrionales de l'Europe, c'est
par là qu'on franchit le col d'Obert qui conduit à Barèges
.
Les contreforts de Néouvielle séparent
ces derniers du grand et sombre lac de Cap-de-Long. On ne saurait
imaginer rien de plus nu et de plus morne que ce lac dont les environs
semblent à un enfer de granit et de glace, de ce côté
se trouve la hourquette de Cap-de-Long qui conduit à Luz. Plus
bas est le beau lac d'Orédon si visité depuis quelques
années ; il reçoit toutes les eaux échappées
des lacs supérieurs. C'est en effet magnifique à voir
par un beau jour d'été; rien de plus pittoresque que
cette grande nappe d'eau claire et bleue où se mirent les pins
qui sont sur ses bords. C'est du lac d'Orédon que les ingénieurs
veulent faire le régulateur de la Neste et dans ce but, ils
ont construit un barrage de 60 mètres de haut, arrêtant
une masse d'eau de plus 20 000 000 mètres cubes et dont la
sortie est régularisée par des robinets; on se propose
ainsi d'équilibrer le débit de la rivière et
les irrigations du bassin pyrénéen.
Descendant la gorge de Couplan, on remarque à moitié
chemin une magnifique cascade, c'est un torrent échappé
du lac de la Oule qui s'élance dans le vide d'une hauteur de
100 à 120 mètres, flotte et roule dans l'air; en descendant
comme une longue fusée de plumes blanches, produisant un murmure
d'une harmonie et d'une douceur étranges pendant les beaux
jours d'été, mais tonnant comme des décharges
d'artillerie après une journée d'orage; en hiver on
y remarque d'immenses colonnes de glace qui font un effet ravissant.
A Fabian, la neste reçoit à droite la rivière
du Plan formée du Badet, de l'Agèla, de Saux, trois
torrents furieux qui descendent des montagnes dont les cimes semblent
se confondre avec le ciel. Cette rivière n'est point poissonneuse,
ses eaux étant en grandes parties minérales. En aval
de Fabian, elle reçoit la Neste du Mondang dont les cailloux
sont rouges par suite du grand dépôt de rouille provenant
d'une source ferrugineuse et sulfureuse très fréquentée
par des habitants du pays et qui semblait appelée à
un grand avenir et à être rendue célèbre
par les efforts et la persévérance d'un habile chimiste
Mr Maxwel-Lite. Les eaux se distinguent surtout par leur stabilité,
c'est à dire qu'elles peuvent. se transporter fort loin sans
altération.
Tous ces cours d'eau ont un débit très faible pendant
l'hiver et l'été de 2 à 3 mètres cubes
par seconde, mais grossissant considérablement au moment de
la fonte des neiges, et de la saison des pluies et atteignant parfois
un débit de 10 à 12 mètres cubes Aragnouet est
tout à fait dans la région montagneuse des Pyrénées,
à une altitude de 1270 mètres, faisant assez chaud pendant
l'été, à certains jours le thermomètre
marque +32 degrés, mais l'hiver y est long et rigoureux, et
la. température descend parfois à 17 degrés au
dessous de zéro, mais cette localité jouit d'une bonne
salubrité.
II
La population d'Aragnouet d'après le
recensement de 1886 est de 375 habitants alors qu'elle était
de plus de 400, il y a quelques années. Je crois qu'il faut
attribuer cette diminution à l'aridité du sol où
le seigle est étonné de germer. On pourrait atténuer
ce courant d'émigration vers la ville, en transformant les
champs en prairies naturelles et artificielles et en perfectionnant
les races bovine et ovine. Par suite de sa situation topographique,
les hameaux sont très disséminés sur le territoire.
Eget, dont la population est de 112 habitants dans 33 ménages,
est à 5 kilomètres de Fabian, chef-lieu de la commune
et compte 125 habitants dans 25 maisons; Aragnouet est situé
à 3 kilomètres plus à l'Ouest a 68 habitants
avec 11 feux et enfin le Plan se trouve tout à fait à
l'extrémité occidentale de la commune avec 70 habitants
et 13 habitations.
La commune est administrée par un maire assisté d'un
adjoint et de 10 conseillers municipaux, elle est desservie pour le
culte par un vicaire qui réside à Aragnouet et par un
curé qui reste à Eget; elle dépend de la perception
de Vielle Aure où se trouve également le bureau des
postes et télégraphes, dont deux employés font
le service dans la commune, l'un à Eget et l'autre au Plan,
à Aragnouet et à Fabian où il demeure. La valeur
du centime est de34frs15 et ses revenus ordinaires sont le produit
de la vente des coupes de la ferme des herbages et des carrières
d'ardoise.
III
Les productions sont aussi peu variées
que peu nombreuses; on récolte en moyenne de 200 à 250
hectolitres de froment, autant de méteil, de 7 à 800
hectolitres de seigle, presque pas de maïs, mais les pommes de
terre sont principalement cultivées et d'excellente qualité.
La culture des terres est quelque peu routinière, cependant
depuis quelques années, grâce à l'instruction,
certains propriétaires travaillent leur terre d'après
les meilleurs procédés. La commune d'Aragnouet est riche
en forêts, elle possède plus de 3000 hectares de bois,
de sapins avec quelques hêtres, mais le reboisement est impossible
sur le versant septentrional à cause des couloirs des avalanches.
Toutes les sapinières sont soumises au régime forestier
qui gène parfois les habitants pour faire pacager leurs bestiaux
en mettant certains quartiers en défense pendant 10 ans, ce
qui est beaucoup trop long. L'administration croit ainsi faciliter
la reproduction des jeunes plants, mais l'expérience démontre
d'une manière formelle qu'elle va contre son but; en effet
il se forme une couche imperméable de mousse qui empêche
la semence de se reproduire, lorsque au contraire le piétignemment
des bêtes favorise la reproduction, il y aurait par conséquent
tout avantage à laisser pacager librement les animaux, d'autant
plus que la seule et principale ressource des habitants est l'élevage
des bestiaux. On compte dans la commune 500 vaches, 800 brebis ou
moutons, 200 chèvres, 20 juments ou chevaux. Certains habitants
vont quelquefois à la chasse du chamois et à la pêche
dans les régions des lacs. Il y a dans ces montagnes de nombreuses
richesses minéralogiques et botaniques : des mines de plomb
argentifère exploitées pendant quelques années
mais abandonnées pour le moment à cause de la cherté
du transport, de belles carrières d'ardoise dont le produit
s'écoule dans la vallée même ; comme usines, il
y a une scierie et trois moulins. Sous les rapports des voies de communication,
la commune d'Aragnouet n'est pas très bien partagée,
cependant la route est carrossable jusqu'à Fabian , on peut
facilement arriver au lac d'Orédon pendant la belle saison,
le chemin étant bien entretenu par l'administration pour le
transport des matériaux; mais il serait à désirer
qu'on fit un chemin muletier par le col d'Obert, alors les nombreux
étrangers qui arrivent à Barèges pourraient visiter
facilement la vallée d'Aure.
Du côté d'Espagne sur toutes les ports, il n'y a que
de simples sentiers où les piétons marchent difficilement
; espérons qu'un jour la route internationale sera construite
dans les Pyrénées centrales, ce sera la fortune du pays.
Sur onze ponts que l'on compte sur le territoire de la commune, sept
sont en bois et les quatre autres en pierre et encore de construction
toute récente. Située à l'extrémité
méridionale du département des Hautes-Pyrénées,
la commune d'Aragnouet n'a aucune diligence jusqu'au chef-lieu de
Canton, de là jusqu'à Lannemezan, il y a un service
public et régulier de voitures; et de cette dernière
localité on prend le chemin de fer pour Tarbes et Bagnères.
Le commerce local est à peu près nul : des céréales,
on ne peut guère en vendre au contraire,. la plupart des habitants
doivent en acheter presque toutes les années; les bestiaux
sont vendus dans les foires qui ont lieu dans la vallée. On
ne se sert plus d'anciennes mesures, cependant on fait encore usage
quelquefois, pour les matières sèches du coupeau (12
litres ½), et raymio (6 litres)..
V
L'étymologie d'Aragnouet est espagnole;
elle vient d'Aragonet petit aragon et en effetcs'était une
communauté en quelque sorte indépendante au fond de
la vallée d'Aure, dont elle était séparée
par une porte en fer, qu'on appelle porte d'Espagne sur la route près
de Tramasaygues. La commune d'Aragnouet a du défendre à
plusieurs reprises ses droits. En 1300, Philippe le Bel veut usurper
ses montagnes mais les habitants en restent maîtres, par jugement
rendu par . maître Audet Darié; juge de la vallée
d'Aure, commissaire réformateur du domaine de la dite vallée.
en 1528 François 1er confirme les habitants dans la pleine
jouissance de leurs montagnes; sous Louis XIV par un jugement en acte
du 23 juillet 1668 le Grand roi s'empare des dites montagnes mais
les consuls et habitants d'Aragnouet font opposition au jugement rendu
et Sévre et Défaudour, conseillers du roi, délégués
l'un en la généralité de Montauban et l'autre
au département de la grande maîtrise de Toulouse réforment
le dernier jugement et maintiennent à la commune d'Aragnouet
la propriété et la jouissance de toutes leurs montagnes,
à condition de payer au trésorier du roi ou à
son fermier 50 sols et de tenir en bon état les chemins qui
vont de France en Espagne, le long du terroir du dit Aragnouet et
il est défendu au procureur du roi de troubler les habitants
dans la possession de leurs montagnes et le sieur Agié, qui
a traité avec le roi pour la fourniture de ses magasins et
arsenaux devra désormais se mettre d'accord avec les habitants
pour le prix du bois. En mil six cent quatre-vingt-huit, le 17 octobre
les habitants d'Aragnouet font des règlements pour administrer
leurs biens communaux, ces statuts renferment 34 articles, le premier
traite de la nomination par les habitants de deux consuls, éligibles
toutes les années, le jour de la circoncision, nommés
par les habitants eux-mêmes, qui doivent leur prêter serment.
Ces consuls ont le pouvoir de faire observer les règlements,
de faire assembler les habitants, de percevoir la taille et doivent
rendre compte de leur gestion a la fin de l'année. Une hôtellerie
est créée pour vendre des vivres aux voyageurs et un
fermier doit la tenir en payant une certaine somme à la communauté,
mais toutes les denrées qu'il a à vendre sont taxées.
La plus grande partie des articles réglementent le droit de
pacage dans les différents quartiers des forêts communales.
Cette organisation n'est modifiée que l'an quatre de la République,
époque pendant laquelle les habitants eux-mêmes défendent
la frontière, ayant pour lieutenant Carrère, bourgeois
et notaire d'Aragnouet.
Comme monument historique on remarque tout près du Plan, une
chapelle en ruines du temps des templiers et sur une cloche on lit
une inscription en latin.
Il y a dans les archives de la commune plusieurs documents officiels,
mais très difficiles à lire. Il serait même utile
de les faire transcrire. On s'était très peu préoccupé
de l'instruction avant la Révolution et malgré l'élan
donné à cette époque à l'éducation
populaire : on ne fait rien jusqu'en 1833.
Même à cette époque des hommes peu instruits d'ailleurs
et sans diplômes instruisent la jeunesse pendant les 3 ou 4
mois d'hiver, la commune leur assure un traitement d'une centaine
de francs. Ce n'est qu'à partir de 1850 que l'instruction fait
des progrès dans la commune d'Aragnouet. Une école est
au chef lieu et dirigée par un maître; en 1868 on crée
une école mixte à Eget; trois ans plus tard une école
de filles est ouverte à Aragnouet et enfin en 1882, l'administration
prenant en considération un vu exprimé par le
conseil municipal, les trois écoles communales deviennent mixtes
mais la commune n'a qu'un seul local pour salle d'école; elle
a loué des chambres pour y installer les deux autres; aussi
serait-il urgent de construire les trois salles d'école à
Eget, Fabian et Aragnouet qui sont assez régulièrement
fréquentées.
L'instruction est aujourd'hui dans une bonne voie, il n'y a plus depuis
quelques années ni de conscrits illettrés ni de conjoints
qui ne sachent signer leur nom. On n'a pas de bibliothèque,
ni de caisse d'école, ni d'épargne scolaire. Les traitements
des trois maîtres sont 1200, 1000, 800 et les prix des loyers
pour la commune s'élèvent à plus de 400, aussi
serait-il avantageux pour elle de contracter un emprunt à la
caisse des écoles et de faire construire les trois locaux et
ainsi les maîtres et les élèves se trouveraient
beaucoup mieux.
Monographie rédigée par Bertrand Ousten (1860-1925)
instituteur à Fabian et par son beau père Guillaume
Fouga (1834-1910) également instituteur.