LA COMMUNE D'ESTERRE
Canton de Luz
Département des Hautes-Pyrénées
Le petit village de Esterre, peuplé de 244
habitants est borné au nord par la commune de Osquièze, à l'est
par celles de Biez, de Viella, au sud et à l'ouest par
celle de Luz ; elle est située à 1 kilomètre
du chef-lieu de canton, à 18 k. d'Argelès, dans
une des parties les plus agréables du vallon de Luz ;
son sol n'est pas très accidenté, mais les montagnes
qui l'entourent, Sardey, l'Ostibe, se rétrécissent
vers l'est et forment un entonnoir au fond duquel il n'y a plus
de place que pour le Bastan et la route de Barèges.
La commune est bâtie au pied d'une montagne, l'Ostibe,
dont une partie bien petite, la Casse, est boisée de quelques
hêtres, qui ne viennent pas, mais qu'on laisse debout pour
empêcher les éboulements que pourraient occasionner
les pluies ; déjà en 1875, lors de l'inondation,
une profonde crevasse indiquant le peu de consistance de cette
terre qui menace d'engloutir une partie du village ; à cause
de ce danger, les irrigations ont été défendues
de tout temps dans les prés qui se trouvent au-dessus
de ce taillis ; je crois que pour fixer cette terre mouvante,
on devrait procéder à un reboisement sérieux.
Le village de Esterre ressemble à tous les villages
du canton de Luz ; il est mal bâti ; les rues
en sont tortueuses, pavées, d'autres bourbeuses, si étroites
qu'on pourrait en quelques endroits se donner la main d'une maison à l'autre ;
il est exposé au nord, par cela même il est froid,
humide ; cette humidité est encore augmentée
par l'eau qui dégoute de la montagne au temps des pluies ;
les habitations, hors quelques-unes, sont sans lumière
et sans soleil ; les unes sont en pierres sèches,
d'autres sont plus soigneusement maçonnées. Ici
c'est le chaume qui les recouvre, là : c'est l'ardoise ;
elles sont basses ; on dirait qu'elles veulent se confondre
timidement avec le sol ou le talus de la montagne ; que
unes s'enhardissent et deviennent de vraies maisons, bien simples
aussi et d'assez modeste apparence ; pourtant les maladies
ne sévissent pas dans ce milieu où elles pourraient
s'y développer à l'aise, car il est rare de voir
une maison de paysan qui ne soit précédée
d'un tas de fumier.
L'église est le monument le plus important du village ;
elle est bien ancienne, fort simple même primitive, devenue
proprette, grâce aux soins d'un sacristain bénévole
et à trois ou quatre béguines qui viennent y consacrer
les heures matinales des jours fériés.
Esterre communique avec Luz et Barèges par la route
nationale n°21 qui forme une magnifique avenue plantée
de beaux peupliers ; parallèlement à la route
coule le Bastan qui roule ses eaux écumeuses dans un lit
peu profond, mais dont les rives sont souvent ravinées à l'époque
de la fonte des neiges ; un petit pont en planches jeté sur
le torrent donne accès à un petit sentier qui conduit
au hameau du Saula (nom patois qui signifie lieu exposé au
soleil).
Ce petit hameau ne se compose que de quelques maïsons
enserrées entre le Bastan et la montagne, entourées
de quelques arpents de champs et de prés bien cultivés ;
c'est sans nul doute là que se trouvait le village ;
mais à une époque qu'on ne peut déterminer,
faute de documents (la commune n'a pas d'archives) ; le
Bastan, selon la légende, en aurait détruit une
grande partie, son cours étant donc modifié ;
les habitants aurait bâti sur la rive gauche, où se
trouve actuellement le gros du village.
Actuellement, la commune est administrée par un maire,
un adjoint et un conseil municipal composé de dix membres ;
autrefois les maires s'appelaient Consuls. Un syndic nommé par
le conseil représente les intérêts de la
commune auprès de la Commission syndicale qui a entre
ses mains les intérêts de la vallée ;
elle est desservie par un vicaire ; il y a douze ans, elle était
rattachée à Luz pour le service religieux.
Les revenus sont bien minces, n'était-ce la subvention
que lui fait la vallée, produit des bains etc., son budget
serait insignifiant.
La valeur du centime s'élève à 33 f 28.
La commune a une superficie de 170 h. 536 a qui se répartit
ainsi qu'il suit :
terres labourables
34 h 637 a
prés
41 h 896 a
pâtures
87.373 h
bois taillés, jardins etc.
16.622 h
La terre est très morcelée ; les champs
sont plantés de maïs, de blé, de pommes de
terre ; la culture en est tout à fait primitive ;
la charrue est la même d'y il y a 300 ans. ((Panan qué hazibé ataau))
Grand-père faisait comme ça, répondent
invariablement les paysans aux innovateurs. Aussi la terre quoique
relativement bonne ne donne pas tout ce qu'on serait en droit
d'espérer.
D'après le tableau ci-dessus, on voit que la commune
a les trois quarts de ses terres en prés et pâtures ;
aussi élève-t-elle 1075 moutons de race pyrénéenne,
pour leur laine et la boucherie, la laine noire est la plus estimée ;
206 vaches, race croisée de Lourdes. Tous les ans à Luz,
il y a un concours de taureaux, âgés de 1 an et élevés
dans le canton ; les prix sont répartis entre les
divers taureaux du canton, divisé en régions appelées
Vic.
Les troupeaux sont entretenus la plus grande partie de l'année
dans les montagnes, où ils paissent une herbe fine et
parfumée ; l'hiver ils descendent dans la vallée
où ils restent en stabulation.
La commune est habitée par une population laborieuse, âpre
au travail, s'ingéniant pour vivre ; une petite partie
cultive un peu de terre qui ne suffit pas à son entretien ;
une autre partie attend le retour de la belle saison qui amène
les baigneurs, les touristes ; elle aime son pays, sa pauvreté même,
et ne le quitte pas pour la ville ; aussi la population
reste-t-elle stationnaire. Là pourtant ont vécu
et passé de nombreuses générations et où la
lutte pour la vie semble si dure et si peu consolée.
La consommation dépasse de beaucoup la production ;
la population va s'approvisionner à Luz, le lundi, jour
de marché.
Les habitants portent toujours le costume local : veston
court, gilet, pantalon de bure ou courdeillat d'étoffe
en laine du pays noire ou rousse, épaisse et très
propre à préserver de l'humidité et du froid ;
le bérêt béarnais bleu ou marron est crânement
planté sur la tête ; tous portent le visage
complètement rasé, à l'exception des jeunes
gens qui ont été soldats.
La commune possède une école mixte, dirigé par
un instituteur, dont le traitement fixé à 1000
f ; il a une indemnité de logement
de 40 f, l'immeuble où l'école se fait se compose
d'une pièce au rez-de-chaussée ; c'est une
ancienne cuisine d'une superficie de 31 m 770 ; elle est
froide, humide, sans lumière ; le soleil n'y donne
jamais. Un rapport de M. l'Inspecteur primaire a demandé la
désaffectation de cet immeuble qui coûte 80 f.
La création du poste remonte au 16 Xbre 1879 ;
antérieurement, les élèves fréquentaient
l'école à Luz et celle de Viella. Le 12 9bre 1879,
le conseil municipal demandait ((qu'une école fut fondée à Esterre
et que la direction en fut confiée à des hommes,
amis du progrès, de nos idées et de nos institutions
modernes)) ; il émettait en même temps le vu
que l'instruction fut gratuite, laïque et obligatoire.
La fréquentation est régulière depuis
le mois de novembre jusqu'au mois de mai ; à cette époque
les enfants désertent, et il n'y a guère que ceux
qui ne peuvent pas être utiles aux parents qui fréquentent
la classe.
Les enfants, comme leurs parents parlent le patois ;
pour cette cause, les premiers progrès sont très
lents ; même l'instituteur doit parler patois aux
petits enfants. Il faudrait que tout le monde sut parler français ;
l'uniformité du langage est un élément essentiel
de l'unité nationale.
Mais il ne faut pas non plus contester le charme de ces langues
populaires où l'on trouve parfois une poésie gracieuse,
naïve, des tours pittoresques. Après tout le patriotisme
s'inquiète bien peu de la différence des idiomes.
Bien qu'il y ait sur les lèvres des mots différents,
les curs peuvent battre à l'appel d'une même patrie.
L'école possède une bibliothèque composée
de 42 volumes, fondée en janvier 1885 ; 14 ont été acquis
en 1885, 9 en 1886 et 19 ont été donnés
par M. le Ministre ; l'école ne possède que
3 cartes.
En 1886, il y a eu 122 lecteurs et 24 volumes de prêtés :
Ce qui est d'un bon augure pour l'avenir.
Jean GAY
Photocopiée
par Janine Plana, cette monographie a été transcrite
en respectant la graphie de l'auteur par Line Ravard.
Nota : La signification du terme « Panam » (utilisé très
justement par l'instituteur) est donnée par le « Palay » (Dictionnaire
du Béarnais & du Gascon modernes) : Panam, e, aïeul-e,
arrière grands-parents, par extension, personne pesante,
peu agile, alourdie ; se dit aussi d'un balourd à l'esprit
pesant.