OSSUN,
par Paul GUTH, de l’ Académie Française
Mes parents habitaient Villeneuve, dans la
molle et opulente vallée du Lot. Ma mère,
bigourdane, était venue accoucher de ma chétive personne
dans sa maison familiale d’Ossun.
OSSUN, chef lieu de canton des Hautes Pyrénées
(arrondissement de Tarbes), dans le Bigorre ; 1851 habitants (1786
en agglomération). Vestiges d’un camp antique. Ancien
château. Constructions aéronautiques (Larousse).
Une maison paysanne grise, avec l’austérité
des Pyrénées d’antan. Un toit d’ardoises
pointu pour que la neige et la pluie puissent mieux glisser. La maison
était posée en bout sur la rue, où donnait une
seule fenêtre, la plupart du temps fermée. Dans les autres
régions la fenêtre a pour mission de faire entrer le
jour. Dans l’ancien Bigorre elle avait pour but de l’en
empêcher. Embusquées derrière elle, les femmes
apprenaient dès leur enfance à jouer de la fenêtre,
comme à Salzbourg le petit Mozart jouait du clavecin. Un système
prodigieusement subtil d’entrebâillement des volets leur
permettait de surveiller la rue. Partout ailleurs des volets entrebâillés
sont des volets légèrement entrouverts. A Ossun, c’étaient
des volets qu’un étranger, c’est à dire
un toulousain, aurait crus parfaitement clos. Un rai de jour d’un
centimètre permettait à l’œil de la guetteuse,
visant comme avec un fusil, de prendre la rue en enfilade. Elle voyait
les gens arriver du tournant de la Poste. Elle les suivait dans leur
avancée. Quand ils avaient dépassé son niveau,
elle manœuvrait l’autre volet, pour obtenir, en sens inverse,
le même entrebâillement et foudroyait du regard les passants
dans leur dos. Ils étaient déshabillés, inventoriés,
auscultés. La guetteuse voyait presque, comme les rayons X,
les organes à l’intérieur du corps, les objets
dans les poches.
La vraie façade de la maison donnait
sur la cour, séparée de la rue par un mur, où
s’ouvrait un portail. Là, passaient, en triomphe, les
chars de foin et de blé - avec une dérision farouche,
les tombereaux de fumier - avec des crissements de char de guerre
assyrien, la faucheuse - avec des dandinements de bon gros , le rouleau.
Il n’y avait que deux pièces
dans cette immense maison. Gaspillage princier. La cuisine, avec,
au centre, sa table énorme, taillée dans du chêne
de trois doigts d’épaisseur. Au fond, le lit monumental,
paré du dôme de son édredon rouge. A droite la
cheminée, où l’on aurait pu faire rôtir
un bœuf. Une vieille femme prétendait que j’étais
né en tombant du ciel par cette cheminée. J’imaginais
que j’avais traversé ce conduit noirâtre, enduit
d’une épaisse croûte de suie, où se balançaient
des jambons.
Sous l’auvent de la cheminée,
demeurait en permanence la chaise où, le soir, après
la
journée de travail, siégeait mon grand père.
Elle avait la majesté du trône de l’ évêque
qui attend, sous son dais, dans le silence de la cathédrale.
Par contraste avec les ténèbres
de la cheminée, mes regards, se portaient avec joie vers le
plafond. Des grappes d’épis de maïs le tapissaient
d’or. En me donnant des idées de magnificences exotiques,
ce plafond, rayonnant d’une splendeur de trésor Inca,
me transportait, à mon insu, jusqu’aux origines sud-américaines
du maïs.
Deux petites annexes flanquaient cette énorme
cuisine. A droite, un réduit, éclairé par une
lucarne, que l’on appelait en patois “la crampetta”
: la petite chambre. C’était comme une cabine de bateau
où l’on naviguait dans l’étouffement. A
gauche, la souillarde, lieu redoutable où l’on faisait
la vaisselle, où stagnaient les eaux grasses, où l’on
préparait “son manger au cochon”.
La chambre où je suis né était
toute à la solennité. Il y régnait un froid glacial
car personne n’y couchait, sauf des parents venus rarement de
la ville en visite. Deux lits en occupaient les deux extrémités.
Je suis né dans celui de droite. Mes premiers cris ont été
accompagnés par les battements sépulcraux du balancier
de la pendule, qui semblait placée là pour couper le
sommeil, et pour rappeler la fuite du temps, comme l’admonestation
des moines : “Frère, il faut mourir”.
Cette maison formait pour moi un univers si
vaste que je n’éprouvais guère le besoin d’en
sortir. Elle comprenait plusieurs mondes. D’abord, la maison
d’habitation elle-même, surplombée de son grenier,
où brillait dans l’ombre une pyramide de blé et
où, la nuit, les rats galopaient en faisant autant de bruit
qu les charges de Murat sous l’ Empire. Dans le prolongement
de la maison d’habitation, la grange : un monde de senteurs
grisantes de foin et de paille, où j’accédais
par une échelle à pic. Au rez-de-chaussée de
la grange, des tiédeurs animales et des parfums de bouse s’échappaient
de l’étable, symbole de notre humilité : elle
ne renfermait que deux vaches, qui travaillaient, et qui, parfois,
suspendaient leur surmenage pour “faire leur veau”.
De l’autre côté de la cour,
il y avait la fournière où l’on faisait le pain.
Bonne maman se levait aux aurores pour le pétrir à la
cuisine. Puis on transportait le pétrin dans cette fournière
ou Bonne maman découpait des pains géants et ronds et
les lançait dans le four au bout d’une pelle. Ensuite,
elle calfeutrait la porte du four avec de la bouse de vaches qu’elle
lissait avec ses mains comme un ciment.
A côté de la fournière,
on sentait dans son antre, la présence terrible du cochon.
Par un trou d’aération en forme de cœur, percé
dans la porte, il montrait parfois son groin. Il grouinait avec une
violence terrifiante. Son incarcération me révoltait.
Il était dans sa cellule comme un condamné à
mort. L’instituteur, à l’école, nous avait
dit : “Si on laissait le cochon obéir à son naturel,
il serait le plus propre des animaux. Il adore se laver. Rien n’est
plus injuste que l’expression “sale comme un cochon”.
Chaque fois que je passais dans “la
loge du cochon”, je ne me sentais pas la conscience tranquille.
Quel crime avait-il commis pour qu’on l’enferme en prison?.
Cette expression même de “loge du cochon” m’indignait.
Dans les théâtres, les loges sont capitonnées
de velours. Les jolies femmes y montrent leurs épaules et leurs
bijoux. Ici, “la loge du cochon” était obstruée
de fumier. On l’enfermait, on le condamnait à mort, on
le déshonorait “sale comme un cochon” alors que
c’était nous que l’acculions à l’ordure
!
J’étais hors de moi. je ne comprenais
pas pourquoi tante Armandine, si bonne, l’empêchait de
sortir. Dans les prisons, les détenus ont droit, chaque jour,
à une promenade. “Laisse le aller au jardin, lui disais-je.
Il prendra l’air. Il respirera. Il sera content “.
Voyant que mes arguments humanitaires ne la
touchaient pas, j’essayais de la prendre par l’intérêt
: “Tu veux le tuer ? - Oui - Tu veux que sa viande soit la meilleure
possible ? - Oui - Alors, laisse le se promener un peu. La viande
d’un cochon content doit faire de meilleures saucisses que celles
d’un cochon triste - S’il reste enfermé, il grossit
plus vite - Alors tu préfères avoir beaucoup de viande
moins bonne d’un cochon malheureux qu’un peu de moins
de viande d’un cochon heureux ? - C’est trop compliqué
pour moi” éclatait tante Amandine. Je ne suis pas allé
aux écoles comme toi !”.
Mon père était mécanicien
à Villeneuve sur Lot (Lot et Garonne). Je suivais les cours
du Collège. A partir de l’âge de dix ans, je n’allais
à Ossun que pendant les grandes vacances, du 13 juillet au
30 septembre. Mais ces deux mois par an m’ont imprégné
de si puissantes influences que je crois maintenant y avoir vécu
sans arrêt pendant des années. J’aidais aux travaux
des champs avec la bonne volonté essoufflée de la mouche
du coche. Pour fustiger ma maladresse, tonton Victor, un géant
qui maintenait son pantalon avec une large ceinture de laine rouge
pareille à celle du zouave du Pont de l’ Alma, me criblait
de surnoms en patois. le plus terrible était “picho courdeto”
: qui fait pipi court. Sous cet outrage, je me sentais déshonoré.
Ossun est situé dans une plaine aussi
plate que la Beauce. A Villeneuve sur Lot, je racontais à mes
camarades du Collège que j’allais en vacances dans les
Pyrénées. Je gravissais des pics affreux. Je m’accrochais
à des touffes d’herbe au dessus des précipices.
- Malheureux, tu vas te tuer, gémissait ma grand mère
paternelle de Villeneuve qui était aveugle et qui, même
au temps où elle avait de bons yeux, n’avait jamais vu
de montagnes.
Les Pyrénées étaient
bien à Ossun. Mais au bout de la plaine, très loin,
au-delà des
contreforts des collines. Elles barraient l’horizon, sous la
forme de cette “muraille” que nous
décrivaient nos atlas de géographie. Comme elles s’abaissaient
à l’est et à l’ouest, je croyais que, d’un
côté c’était la Catalogne et la Méditerranée,
de l’autre, le Pays Basque et l’Atlantique. Depuis, on
m’a désabusé : je n’avais sous les yeux
qu’une centaine de kilomètres de la chaîne.
J’ai passé là tous les
étés de mon enfance, à contempler, de loin, en
rêvant, ces montagnes où je n’irais jamais. Mes
grands parents étaient trop pauvres pour me payer le train
jusque-là, mes parents trop pauvres pour me donner l’argent
de poche nécessaire. De loin, tandis que je gardais les vaches
dans un pré assez écarté du village, mes regards
se perdaient dans ces montagnes inaccessibles. Le matin, elles étaient
du bleu de la ceinture de la Vierge. Elles étincelaient de
neige et d’azur. Elles donnaient des envies folles de vivre,
de conquérir, d’être heureux. Le soir, elles s’alanguissaient
de toutes les teintes des fleurs mourantes : mauve, lilas, violet.
Elles se fondaient dans d’interminables langueurs. Notre maître
nous avait dit, à l’école, que c’étaient
les couches d’air de l’éloignement qui les faisait
paraître bleues et leur donnaient ces couleurs. Je n’en
voulais rien croire. Je m’obstinais à imaginer que, la-haut,
il devait y avoir des prés couleur de soutane d’évêque,
de lapis lazuli, d’améthyste et que les cascades jaillissaient
avec la teinte des perles et des berlingots.
Assis dans l’herbe, je faisais, en exerçant
mes yeux, le voyage que je ne pourrais jamais me payer. Mes regards
longeaient d’abord les prés voisins du mien. Puis, ils
gravissaient les collines d’Adé qui les bordaient. Ensuite
ils sautaient sur une autre rangée de collines, plus amples,
assombries de sauvagerie et de fougères.. Ils escaladaient
la première des montagnes, la plus petite, leur antichambre,
qui m’impressionnait pourtant quand j’allais en pèlerinage
à Lourdes : le Pic du Jer qui dominait la cité sainte,
et où accède un funiculaire. Un cône d’herbe,
avec la forme traditionnelle que les écoliers affectent aux
montagnes quand ils les dessinent. De là, je m’aventurais
jusqu’aux plus hautes, aux sérieuses, aux formidables.
Je bondissais sur leurs flancs avec les izards, que les chasseurs
devraient respecter, nous disait l’instituteur, car bientôt
il n’en restera plus. Je volais au-dessus des gouffres avec
les aigles. Je dégustais du miel sauvage avec les ours bruns
des Pyrénées, que m’avait montrés mon dictionnaire
Larousse et qui, eux aussi, se faisaient rares, sauf certaines années
où, brusquement, ils mangeaient des moutons. Alors les gros
messieurs de Tarbes organisaient contre eux des battues que l’on
racontait dans le journal
Soudain des bruits de froissements, de piétinements,
m’arrachaient à mon rêve. Les deux vaches qu je
gardais s’étaient échappées dans le champ
du voisin dont elles saccageaient le maïs. Mon chien, Picard,
refusait de m’obéir. Je poursuivais les rebelles qui
s’enfonçaient de plus en plus loin dans le territoire
d’autrui, en aggravant le désastre.
Tu vois cette montagne là-bas? me disait
parfois mon grand père pour me consoler. C’est Bagnères.
Un jour, je t’y mènerai avec le tombereau et les vaches.
Il est mort sans avoir pu réaliser
ce plan. Quarante ans plus tard, quand mon ami Guy
Pauchou, sous-préfet de Bagnères, m’a fait faire
mon entrée en sa cité dans la voiture de la
sous-préfecture, j’ai eu honte de me prélasser
sur ses coussins. Je pensais aux cahots du tombereau de mon grand
père qui, pour moi, auraient été plus doux que
du velours.
(article paru dans la revue du Touring
Club de France, n° 775 de septembre 1966)